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Dimanche 2 septembre 2018

Journées Européennes de la Culture et du Patrimoine Juifs : « Raconter » Elie David

Introduction

Ces Journées Européennes de la Culture et du Patrimoine Juifs sont placées sous le signe d’un verbe : « raconter ». Ce verbe est fondamental dans la tradition juive. En hébreu, il se dit « lehagid », et a donné le terme « Hagada », qui désigne le récit ritualisé qu'on lit lors du Seder, le repas rituel de Pessah. La Hagada raconte la Sortie d’Egypte, le récit matriciel de l’identité juive, l'histoire que nous racontons pour dire qui nous sommes.

A l'occasion de ces Journées, nous avons, à l'UJLS, décidé de « raconter », comme nous y invite le thème choisi par les organisateurs. « Raconter », tout d’abord, le judaïsme libéral : comment celui-ci a émergé en Allemagne au début du XIXème siècle, puis s’est développé en Europe et aux Etats-Unis, jusqu’à devenir aujourd’hui, au niveau mondial, l’un des courants majoritaires au sein du judaïsme, à la fois ancré dans la tradition juive et résolument tourné vers l’avenir. « Raconter », ensuite, avec notre amie Lloica Czackis, chanteuse, co-responsable de l'association Valiske, une trajectoire familiale très mouvementée : entre Europe de l'Est, Europe de l'Ouest et Amérique du Sud, car l’histoire du peuple juif est tissée d’une multitude d’histoires familiales toutes différentes les unes des autres, et pourtant aussi étrangement toutes semblables, illustrée de chansons en yiddich et judéo-espagnol. Je vais donc « raconter », en 1h, ce qui est très court, mais nous sommes ambitieux, l'histoire du judaïsme libéral. On en parle ici ou là, on entend beaucoup d'experts auto-proclamés du judaïsme libéral, surtout dans les cercles plus traditionnels, mais rares sont ceux qui en ont une image très claire, rares sont ceux qui ont un jour ouvert un livre traitant de l'histoire du judaïsme libéral, et, parmi ces prétendus experts, encore plus rares sont ceux qui ont un jour mis les pieds dans une synagogue appartenant à une communauté juive libérale.

Il nous semblait donc important de « raconter », de manière synthétique, mais aussi forcément partielle, faute de temps, d'où vient le judaïsme libéral, quelle est son histoire et quelle est sa situation aujourd'hui. Mon propos s'articulera en trois moments :

– 1) l'émergence puis le développement du judaïsme libéral en Allemagne et, plus largement, en Europe centrale, aux Etats-Unis et en France, au cours du XIXème siècle ;

– 2) la situation du judaïsme libéral aujourd'hui, en France et dans le monde ;

– 3) les principes et pratiques du judaïsme libéral, ie la manière dont le judaïsme libéral appréhende la tradition juive, la halakha, la pratique religieuse, l'égalité hommes/femmes, Israël. Avant d'entrer dans le vif du sujet, un préalable en matière de vocabulaire : je parle de « judaïsme libéral ». L'expression est couramment utilisée, mais elle peut induire en erreur. A strictement parler, il n'y a pas de « judaïsme libéral » : il y a une approche « libérale » du « judaïsme ». Autrement dit, ce qui est fondamental, ce qui est premier, le noyau, c'est bien le « judaïsme ». Et ce qu'on appelle « judaïsme libéral » renvoie à une manière d'aborder, de pratiquer et de vivre le judaïsme. Dans un second temps, l'expression « judaïsme libéral » renvoie aussi à une réalité institutionnelle : les institutions, synagogues, communautés, écoles, centres de formation, séminaires rabbiniques, etc., construites et développées par ceux qui se reconnaissent dans cette approche libérale du judaïsme.

Autre point : il faut toujours se méfier lorsque quelqu'un dit « le judaïsme dit que » ou « le judaïsme pense que ». De qui parle-t-on ? A quelle époque ? Dans quel endroit ? Il faut se méfier des généralisations, même si elles sont parfois nécessaires pour la clarté du propos. Il faut garder à l'esprit que ce qu'on dit après une telle phrase doit toujours être nuancé et relativisé.

1) Emergence puis développement du judaïsme libéral au XIXème siècle : Allemagne, Europe centrale, Etats-Unis

On parle aujourd'hui régulièrement, en particulier dans la sphère publique juive, des divisions du judaïsme, entre laïcs et religieux, entre Israël et la diaspora, entre les différents courants du judaïsme religieux, en particulier entre l'orthodoxie d'un côté, et les différents courants dits progressistes ou modernistes de l'autre (judaïsme libéral et massorti). Il faut bien comprendre que les divisions et les différences ont depuis l'origine fait partie intégrante de la vie du peuple juif. Il suffit de penser, par exemple, à la diversité des groupes qui composaient le monde juif en terre d'Israël autour du 1er siècle de l'ère commune : Pharisiens, Saducéens, Zélotes, Esséniens, Judéo-chrétiens, etc.

Aujourd'hui, quelles sont les forces en présence ? De manière très schématique :

– l'orthodoxie ;

– le mouvement massorti (appelé « conservative » aux USA) ;

– le mouvement juif libéral (appelé aussi judaïsme réformé dans certains pays, notamment aux USA).

Cette présentation est très schématique, et pourrait être évidemment affinée : on peut distinguer l'ultra- orthodoxie, par exemple, d'une orthodoxie moderne. De même, au sein du monde juif libéral, d'un pays à l'autre, d'une communauté à l'autre, les pratiques peuvent être très proches de pratiques traditionnelles, ou au contraire en être très éloignées. Retenons donc cette segmentation du champ juif religieux en 3 parties, en gardant à l'esprit que cette segmentation ne rend pas tout à fait justice à la diversité des communautés.

De ces 3 segments, lequel est, selon vous, le plus récent ?

Il s'agit de l'orthodoxie, dont l'historien Jacob Katz (1904-1998) a montré qu'il était, contrairement à ce qu'on s'imagine parfois, un mouvement moderne, et non une forme de judaïsme immémorial. Il s'agit d'une réaction d'une partie du monde juif à l'émergence du judaïsme libéral, elle-même due à une réaction du monde juif au développement de la modernité et du mouvement des Lumières. Donc, 1er point important : la fragmentation du judaïsme religieux en différents mouvements, en différentes « dénominations », est un phénomène étroitement lié à la modernité, notamment à la modernité juive, le mouvement des Lumières juives, qu'on appelle la Haskala.

Quelles furent les éléments de cette modernité juive qui contribuèrent au développement du judaïsme libéral en Europe à la fin du XVIIIème siècle ?

– Un événement extérieur : en France, la Révolution française a permis aux Juifs d'accéder à la citoyenneté (1791). C'est ce qu'on a appelé l'Emancipation. Cette accession à la citoyenneté a eu une conséquence : la « confessionnalisation » du judaïsme : le judaïsme devenait, en Europe de l'Ouest, une « religion », et non plus une réalité ethnico-religieuse ou politico-religieuse. C'est la naissance du Juif français, anglais ou allemand. Le judaïsme comme religion devenait une affaire privée. En Allemagne, qui n'était pas encore un Etat unifié, mais un ensemble de royaumes, principautés et duchés, les Juifs n'ont accédé à la citoyenneté dans l'ensemble du territoire qu'en 1871. Mais les Etats allemands, avant cette date, ont changé leur politique vis-à- vis des communautés juives en mettant fin à leur autonomie religieuse, sociale et juridique.

Conséquence :

les communautés n'avaient plus de moyens de coercition à l'égard de leurs membres, et la pratique religieuse releva de plus en plus d'un choix personnel.

– Autre facteur important, interne cette fois au judaïsme : le développement de la Haskala, les Lumières juives, au cours du XVIIIème siècle. La Haskala s'inscrit dans le mouvement général des Lumières, incarné en France par des penseurs comme Rousseau, Diderot, Voltaire, et en Allemagne par des philosophes comme Kant. Les Lumières, avec beaucoup de nuances selon les pays, mettaient l'accent sur le pouvoir de la raison, sur l'autonomie de l'individu. Kant, dans un essai intitulé Qu'est-ce que les Lumières ?, écrit : « Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. [...] Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières ». Pour parler des Lumières, l'allemand dit Aufklärung, ce qui signifie plutôt « éclaircissement » que « lumière ». Cela indique un processus. L’Aufklärung, c’est ce passage à l’autonomie des individus doués de raison, qui ne s’en remettent plus à des tiers ou à des institutions pour savoir que penser. L’atmosphère générale du siècle des Lumières se caractérise entre autres par les éléments suivants : développement des échanges dans un espace européen, croyance au progrès et insistance sur le bonheur qui en découle ; participant à la même humanité, tous les hommes, même ceux qui étaient tenus à l’écart jusque-là, notamment les Juifs, doivent contribuer à cet essor et bénéficier de ses fruits ; modèle du despote éclairé (Ex : Frédéric II de Prusse). Les théoriciens de cette nouvelle société humaine, opposée à l’immuable société de droit divin, réfléchissent sur la place qu’il faut accorder aux Juifs : ils n’abandonnent pas tous les préjugés anti-juifs hérités du christianisme, mais ils publient de nombreux traités sur l’amélioration de leur sort. Les Juifs sont objets de pitié, de sympathie (parfois avec beaucoup de condescendance). On peut définir la Haskala comme un mouvement militant pour l’intégration des Juifs dans la société moderne Ses promoteurs, les maskilim, préconisent la sortie du ghetto, une réforme de l’éducation juive et l'intégration des disciplines profanes au cursus suivi par les enfants juifs, l’apprentissage des langues du pays de résidence, et l’intégration des Juifs à la culture européenne. La figure la plus connue de la Haskala est Moses Mendelssohn (1729-1786), qui, après une éducation juive traditionnelle, va étudier, en autodidacte, la littérature allemande et la philosophie, et devenir l'un des plus grands philosophes allemands de l'époque, tout en restant par ailleurs rigoureusement orthopraxe.

– Dernier facteur interne au judaïsme sur lequel j'aimerais insister : dans la continuité de la Haskala s'est développé, en Allemagne d'abord, au début du XIXème siècle(1810-1820), puis en Europe, un mouvement qu'on a appelé la Wissenschaft des Judentums, Science du judaïsme. Pour les artisans de ce mouvement, et notamment Leopold Zunz, qui écrivit en 1817 un texte programmatique : Quelques mots sur la littérature rabbinique, traduit récemment en français, il s'agissait de soumettre les grands textes du judaïsme à la méthode historico- critique de la philologie (établir la version originale de tel ou tel texte à partir d’une analyse rigoureuse des sources et des manuscrits, le resituer dans son contexte). Cela signifiait évidemment que la tradition avait une histoire, et les grands textes, notamment le Talmud et la littérature rabbinique, pouvaient être appréhendés aussi comme des documents historiques, à resituer dans leur contexte précis, et non pas seulement de manière traditionnelle. Cela revenait à relativiser quelque peu le caractère normatif de ces textes, en les présentant comme le résultat d'une évolution et surtout comme des documents humains. Par ailleurs, le fait d'étudier historiquement les textes traditionnels, et notamment les prières, permettaient aussi de déterminer ce qui, dans ces textes, avait été ajouté progressivement au cours de l'histoire, et qui, de ce fait, pouvait être aussi retranché. En d'autres termes, les textes apparemment canoniques n'avaient pas toujours été tels qu'ils étaient, et pouvaient donc être amendés. La Wissenschaft des Judentums, à ses débuts, a donc été étroitement liée au judaïsme libéral.

Les premiers efforts de réforme, en Allemagne, furent le fait de laïcs, et non de rabbins. Frappés par la désertion en masse des synagogues et l'absence de réponse rabbinique face aux demandes de changement, des laïcs ont pris l'initiative de changer les choses. Ils ne désiraient ni l'assimilation complète des Juifs, ni la ghettoïsation du judaïsme comme elle était pratiquée avant l'Emancipation. Mais ils pensaient que certaines pratiques étaient devenues désuètes et qu'il fallait adapter la tradition religieuse juive à une société libre. Il s'agissait ainsi d'offrir une alternative à l'assimilation massive des Juifs qui abandonnaient leur héritage. Les premières tentatives se firent à Berlin, par le biais d'Israël Jacobson, banquier célèbre (1768-1828). En 1810, il fit construire une synagogue adjacente à une école juive moderne d'agriculture à Seesen, en Saxe. Dans cette synagogue, la liturgie traditionnelle était quelque peu modifiée : les offices étaient raccourcis, afin de favoriser la concentration ; le rabbin faisait un sermon moralisateur ; certaines prières étaient dites dans la langue du pays, et non en hébreu ; enfin, les offices étaient accompagnés par un orgue et un choeur mixte, pour en renforcer le cractère solennel, alors que l'usage d'un instrument de musique et le recours à un choeur mixte était interdit dans la plupart des communautés. En 1813, Israël Jacobson s'installa à Berlin, et tenta de poursuivre ce qu'il avait institué à Seesen, et organisa des offices dans sa propre maison. Mais un décret du roi de Prusse finit par interdire ces offices, de crainte que toute modernisation du judaïsme affaiblisse les missionnaires chrétiens dans leurs efforts de conversion des Juifs.

Mais l'entreprise la plus aboutie eut lieu à Hambourg, où la 1ère synagogue libérale fut établie le 18 octobre 1818. Les offices ressemblaient à ceux de Berlin, mais de nouvelles réformes furent introduites : on supprima certains passages de l'office pour laisser plus de temps au sermon ; la lecture de la Torah fut raccourcie en passant d'un cycle de lecture annuel à un cycle triennial, conformément à une tradition attestée dans le Talmud de Jérusalem. Un Juif séfarade fut engagé pour diriger les prières de la communauté en utilisant la prononciation séfarade de l'hébreu. Un an plus tard, en 1819, la synagogue libérale de Hambourg publié son propre Sidour, livre de prières, élaguant de manière radicale les prières répétitives et les piyutim, poèmes liturgiques introduits dans les offices au Moyen Age, reformulant ou modifiant certaines prières liées au messianisme ou au retour des Juif à Sion, c'est-à-dire à Jérusalem et au Temple. Les Juifs libéraux de Hambourg n'avaient pas perdu leur amour pour Sion, et ne niaient pas non plus son rôle essentiel dans l'histoire juive, mais ils ne désiraient pas y retourner eux-mêmes ni reconstruire l'ancien Temple afin d'y effectuer les sacrifices animaux qui y avaient cours jusqu'en 70 de l'EC, lorsque le 2 nd Temple fut détruit par les Romains. Une controverse éclata immédiatement, certains rabbins européens traditionalistes condamnant avec vigueur le nouveau livre de prières, d'autres au contraire soutenant ces réformes, et s'appuyant sur les textes de la tradition, Talmud et littérature rabbinique, afin de justifier ces changements (cf. Eliezer Liebermann, Nogah Ha-Tsedek, une compilation de responsa justifiant les innovations introduites à Berlin). C'est un point important : dans la période de formation du judaïsme libéral, en Europe, les penseurs et rabbins ont expliqué et justifié leurs réformes dans les termes de la tradition, dans la continuité de la tradition rabbinique. Jusqu'aux années 1830, il n'existe pas de mouvement de réforme conscient dans le judaïsme allemand. Un certain nombre d'innovations liturgiques ont été répandues. Mais ce n'est qu'à partir de la 2ème moitié du XIXème siècle que le judaïsme libéral prend une forme institutionnelle organisée et délibérée. A ses début, le mouvement n'était pas d'origine rabbinique : les dirigeants communautaires laïcs ont cherché des prédicateurs, plus que des rabbins. Mais, à la génération suivante, les initiateurs de ces réformes ont fait appel à des rabbins qui, outre une formation traditionnelle, justifiaient d'une éducation universitaire.

Le plus connu de ces rabbins, celui qui mérite d'être considéré comme le fondateur du judaïsme libéral, est Abraham Geiger (1810-1874). Celui-ci était issu d'une famille très traditionnelle de Francfort, mais reçut, outre son éducation juive, une formation très poussée en littérature classique allemande. Le mouvement de réforme du judaïsme s'étendit à travers toute l'Allemagne. Certains laïcs, particulièrement radicaux, pensaient que les rabbins n'allaient pas assez vite pour opérer les changements requis au niveau de la liturgie et de la Loi juive. Les rabbins, en effet, insistaient sur la nécessité d'inscrire les réformes qu'ils menaient dans l'histoire et la continuité de la tradition juive. Pour réaffirmer leur autorité et structurer les pratiques et décisions, 3 conférences rabbiniques furent donc organisées : Brunswick (1844), Francfort (1845) et Breslau en 1846. Au cours de ces conférences, les rabbins prirent un certain nombre de décisions : approbation de l'utilisation de l'orgue pendant les offices de chabat, adoption du cycle triennial de lecture de la Torah, lecture de la haftarah (extrait des livres des Prophètes de la Bible hébraïque) en allemand, célébration d'un seul jour de fête en diaspora (comme en terre d'Israël), contrairement à l'obligation d'observer deux jours de fête en diaspora (yom tov cheni chel galouyot).

En Allemagne, en 1872, fut créé la Hoschule für die Wissenschaft des Judentums, premier séminaire rabbinique libéral. En 40 ans environ, l'immense majorité des synagogues allemandes devinrent des synagogues libérales.

L'approche progressiste de la tradition juive reçut une large approbation en Allemagne, de la part des communautés et de beaucoup de rabbins. Une version qu'on pourrait qualifier de plus modérée du judaïsme libéral se répandit à partir de 1820 en Europe central : des synagogues adoptèrent les réformes pratiquées en Allemagne à Vienne, Prague, puis dans différentes communautés de Bohème et de Moravie (actuelle République tchèque).

En Angleterre, la 1ère synagogue libérale, West London Synagogue, fut créée en 1840, principalement par des membres de la communauté juive portugaise.

Aux Etats-Unis, la première communauté libérale fut créée à Charleston, en Caroline du Sud, en 1825. Au cours de la 2ème moitié du XIXème siècle, le judaïsme libéral américain se développa considérablement, sous l'influence de penseurs et rabbins venus d'Europe, en particulier d'Allemagne et d'Europe centrale. A cette époque, ne l'oublions pas, la plupart des Juifs américains étaient soit des Juifs séfarades, soit des Juifs venus d'Allemagne. La grande vague d'immigration d'Europe de l'Est n'est arrivée qu'au début du XXème siècle. La particularité du judaïsme libéral américain a été son caractère plus radical que sa version européenne. Plusieurs facteurs semblent avoir joué, notamment le fait que, pour plusieurs rabbins du mouvement, il fallait d'une certaine façon inventer un judaïsme nouveau pour un Nouveau monde. Les partisans du judaïsme libéral aux Etats-Unis se sont sans doute sentis moins liés par la tradition. Ils étaient littéralement des pionniers. Peu de rabbins étaient disponibles. Il fallait s'en remettre souvent à l'autonomie individuelle ou communautaire. Tous ces facteurs font que le judaïsme libéral américain, « Reform judaism », a été et reste plus en rupture avec les formes plus traditionnelles du judaïsme.

En 1875, l'organisation regroupant l'ensemble des communautés libérales aux Etats-Unis fonda le Hebrew Union College, séminaire rabbinique, à Cincinnati, dans l'Ohio.

Qu'en est-il de la France ?

La première communauté juive à avoir obtenu la citoyenneté du pays dans lequel ses membres résidaient fut la communauté juive de France, à qui les Révolutionnaires accordèrent la citoyenneté française en 1791. C'est sans doute la grande différence avec l'histoire de la communauté juive allemande. Les Juifs d'Allemagne n'ont accédé à la citoyenneté allemande sur l'ensemble du territoire qu'en 1871. Autrement dit, les réformes du judaïsme ont précédé l'obtention de la citoyenneté. En France, les Juifs ont d'abord reçu la citoyenneté, avant de mettre en place un certain nombre de réformes, on va le voir, afin de favoriser leur intégration.

A partir de 1808, comme vous le savez, la vie juive fut contrôlée par le système centralisé du Consistoire, mis en place par Napoléon. Au cours du XIXème siècle, les dirigeants consistoriaux sont devenus sensibles aux questions liées à la réforme du culte et de la loi juive, de sorte qu'au cours du dernier tiers du XIXème siècle, le judaïsme français avait à sa manière intégré un certain nombre d'idées et d'innovations rituelles venues d'Allemagne.

La première figure qu'il faut évoquer est celle d'Olry Terquem (1782-1862), né à Metz, où il reçut une formation talmudique, avant de poursuivre ses études à l'Ecole centrale. Il publia durant environ 20 ans des Lettres tsarfatiques, rédigée sous le pseudonyme de Tsarphati (« le Français », en hébreu), dans les Archives israélites, un journal juif de l'époque, dans lesquelles ils exprima une critique acerbe du Consistoire et du judaïsme français, proposant en parallèle un certain nombre de réformes.

Dans les années 1830, certains intellectuels ont appelé à une « régénération » du judaïsme. Un de ces régénérateurs, Samuel Cahen (1796-1862) auteur d'une traduction de la Bible hébraïque en français, directeur des Archives israélites, proposait une réforme graduelle, justifiant les réformes auxquelles il aspirait dans le langage de la halakha, comme les libéraux modérés allemands dont il s'inspirait.

En 1839, Adolphe Crémieux, dirigeant consistorial, soumit un plan de réorganisation de la communauté juive française, mais les réformes proposées rencontrèrent des critiques vigoureuses de la part des communautés les plus traditionnelles. Pourtant, certains rabbins y étaient favorables. Ainsi, en 1841, le grand-rabbin de Marseille, dans son sermon de Yom Kippour, préconisa l'utilisation de l'orgue durant les offices. En 1846, alors qu'ils recherchait un nouveau grand-rabbin de France, les membres du Consistoire central demandèrent aux candidats d'exprimer leur opinion sur 9 réformes, parmi lesquelles : la fusion des rites achkénaze et séfarade en adoptant la prononciation séfarade de l'hébreu ; l'usage de l'orgue au cours des offices ; l'organisation d'une cérémonie religieuse à l'occasion de la naissance des petites filles ; le changement des techniques de circoncision en fonction des progrès de la science ; l'adoption d'une définition de la judéité se transmettant par la mère ou par le père. Mais les rabbins les plus attachés aux pratiques traditionnelles ont empêché ces changements.

En 1853, le grand-rabbin Salomon Ullmann (1805-1865) prit les fonctions de grand-rabbin de France. Sensible à l'interprétation libérale de la halakha, il réunit une conférence de grands rabbins à Paris en 1856. 8 grands-rabbins présents à cette réunion votèrent pour l'utilisation de l'orgue pour les offices de chabat et des fêtes, pour la suppressions de certains piyoutim (poèmes liturgiques). Les rabbins du Consistoire, dans leurs sermons, défendaient une approche très moderniste de la tradition juive, insistant notamment sur le fait que le judaïsme était une religion, non pas une réalité politique (« citoyens français de confession mosaïque », « Israélites français ») ; l'espérance messianique était comprise en termes universels et non plus particularistes. Au milieu du XIXème siècle, le décorum des synagogues consistoriales imitait celui des églises catholiques, tout comme les Juifs libéraux allemands s'étaient inspirés du protestantisme. Une cérémonie d'initiation religieuse pour les jeunes filles, habillées de blanc, fut instituée.

Le grand-rabbin Zadoc Kahn, grand-rabbin de France à la fin du XIXème siècle, suivait avec intérêts les évolutions du judaïsme libéral en Allemagne.

Néanmoins, c'est hors du Consistoire que la première synagogue libérale fut créée à Paris, rue Copernic. Le rabbin, Louis-Germain Lévy, figure importante du judaïsme libéral français, aligna le rite de la nouvelle synagogue sur celui de Berlin et de Londres. Hommes et femmes étaient assis ensemble. Il y avait un office de chabat le samedi matin, avec une majorité d'hébreu, et un office de semaine le dimanche, avec une majorité de français.

Voici donc quelques éléments concernant la naissance du judaïsme libéral en Europe et aux USA. Les points qu'il faut retenir:

– la naissance du judaïsme libéral s'inscrit dans le mouvement juif des Lumières, la Haskala, qui se développa à partir de l'Allemagne au cours de la 2ème moitié du XVIIIème siècle ;

– il a émergé sur la base d'initiatives de réforme prises par des communautés d'abord isolées, sans dimension institutionnelle ; ces réformes étaient justifiées au nom de la tradition, et non pas contre la tradition ; ce n'est que progressivement que le mouvement s'est organisé et institutionnalisé ;

– aux Etats-Unis, les réformes ont été plus rapides, plus radicales, souvent sans volonté de la part des rabbins et responsables communautaires de les justifier par la tradition ;

– en France, en comparaison avec les autres pays européens, le judaïsme libéral naît assez tardivement, avec la création de la synagogue de la rue Copernic en 1907 ; les historiens expliquent ce phénomène, qui est vraiment une exception en Europe occidentale, par l'institution centralisatrice du Consistoire, mais aussi par le fait que les rabbins et dirigeants consistoriaux étaient, pour une partie d'entre eux, eux-mêmes très influencés par le judaïsme libéral allemand, de sorte qu'il n'y a pas eu forcément de nécessité de créer de structure explicitement libérale ou réformée avant 1907.

La situation aujourd'hui

J'ai donné un aperçu historique sur les débuts et le développement du judaïsme libéral en Europe et aux Etats-Unis.

Quelle est la situation aujourd'hui ?

L'ensemble des communautés juives libérales ou réformées sont regroupées au sein d'une organisation appelée la World Union for Progressive Judaism, créée à Londres en 1926. Le siège de la Word Union a été transféré à New York en 1959, puis, en 1976, à Jérusalem, afin de refléter à la fois l'attachement du mouvement juif libéral au projet sioniste, à l'Etat d'Israël, et la volonté d'y développer un réseau de communautés.

La WUPJ regroupe 1200 communautés, dans 50 pays, et compte environ 1,8 millions de membres. Parmi les organisations qui dépendent de la World Union : Netzer Olami, mouvement de jeunesse du judaïsme libéral, d'orientation sioniste, qui organise des camps de jeunes, mais aussi des voyages en Israël.

Situation aux Etats-Unis

Pew Center, chiffres de 2013 :

30% sans dénomination

35% de Juifs libéraux

6% autres (reconstructionnistes, « renewal »)

18% de « conservative » (massortis)

10% d'orthodoxes

Le mouvement juif libéral continue d'être le courant le plus important au sein du judaïsme religieux aux Etats-Unis (1/3 environ des Juifs américains). Il compte plus d'1 million de membres regroupés au sein de 860 communautés.

Les rabbins sont formés au sein d'un séminaire rabbinique, le Hebrew Union College, situé dans l'Ohio, qui compte également un campus à New-York (où sont aussi formés les hazanim, ie chantres synagogaux), et un autre à Jérusalem.

C'est aux Etats-Unis, au sein de HUC notamment, mais aussi au sein d'autres institutions, que sont écrits et publiés des dizaines de livres et d'articles qui contribuent au développement continu de l'approche libérale du judaïsme. Il y a une vraie créativité intellectuelle, liturgique, et un panorama très large de types de communautés : des communautés ayant une approche très classique, européenne, pour ne pas dire « allemande », du judaïsme libéral, avec la belle liturgie du Rhin que nous connaissons aussi ici (c'est le cas notamment de communautés situées à New York, dans le quartier de Washington Heights, qui était surnommé « le 4ème Reich » dans les années 1930) ; et puis des communautés davantage tournées vers la méditation, le néo-hassidisme, etc.

Situation en Europe

Les communautés juives libérales européennes sont regroupées au sein de la European Union for Progressive Judaism, qui réunit 170 communautés dans 17 pays.

Après la Shoah, qui a détruit les communautés juives allemandes et d'Europe centrale (Tchécoslovaquie, Autriche), qui étaient principalement des communautés libérales, le judaïsme libéral en Europe s'est reconstruit en Angleterre, qui comptait déjà un réseau développé de communautés, et où un certain nombre de rabbins s'étaient réfugiés. C'est là-bas qu'à été créé, en 1956, à l'initiative d'un rabbin allemand (R. Werner Van der Zyl), le Leo Baeck College, séminaire rabbinique dont le nom est un

hommage au R. Leo Baeck (1873-1956), grande figure du judaïsme libéral en Allemagne (« grand- rabbin » d'Allemagne avant la guerre), déporté à Theresienstadt. Ce séminaire se voulait (et se veut) le successeur de la Hochschule für die Wissenschaft des Judentums, séminaire rabbinique situé à Berlin et fermé par les nazis. Il a formé jusqu'à présent près de 150 rabbins qui servent dans des communautés situées dans toute l'Europe, et même au delà.

En Allemagne, à Berlin, a été créé en 1999 le Abraham Geiger Kolleg, un autre séminaire rabbinique qui porte le nom d'un important rabbin libéral du XIXème siècle (qui, comme je l'ai dit, peut être considéré comme l'un des fondateurs du judaïsme libéral en tant qu'institution, R. Abraham Geiger). Lorsqu'il a été créé, il s'agissait du 1er et du seul séminaire rabbinique en Allemagne depuis la Shoah. En 2006, le séminaire a célébré la 1ère ordination de rabbins sur le territoire allemand depuis la guerre. Il forme des rabbins allemands, mais aussi des rabbins originaires d'Europe centrale (République tchèque, Autriche, Hongrie), d'Europe de l'Est (Pologne, Russie), et de France. Il incarne une sensibilité « continentale » du judaïsme libéral, peut-être plus traditionnelle que sa version anglo-saxonne.

Situation en France

En France, on l'a dit, la 1ère communauté, celle de la rue Copernic, à Paris, a été créée en 1907. Elle a été la seule communauté juive libérale jusqu'en 1977, année de création du MJLF, autre grande communauté libérale parisienne. Par la suite, d'autres communautés se sont créées, à Paris puis en province.

Aujourd'hui, on compte 5 communautés à Paris (Copernic, MJLF, CJL, Kehilat Gesher, AJLT), qui réunissent plusieurs centaines de familles, mais aussi des communautés en province, de tailles variables (Lyon,Toulouse, Montpellier, Grenoble, Strasbourg, etc.). On peut aussi ajouter les communautés de Genève et Bruxelles. Au service de ces communautés, environ une quinzaine de rabbins, auxquels il faut ajouter 6 rabbins francophones actuellement en formation au séminaire Leo Baeck de Londres). L'ensemble des communautés françaises sont regroupées au sein de l'Assemblée du Judaïsme Libéral (AJL), qui a pour fonction de favoriser les interactions, mutualiser certaines moyens, mais aussi de les représenter auprès des pouvoirs publics. L'AJL organise aussi des colonies de vacances et des voyages de découverte d'Israël pour les jeunes adultes. On peut souligner un point, propre au système français d'organisation du culte : les communautés juives libérales ne dépendent pas du Consistoire (sachant que ce dernier, voulu et créé par Napoléon, n'a pas de signification en tant que tel du point de vue de la tradition juive : le judaïsme n'est pas structuré comme une Eglise, et le système consistorial est donc simplement une manière d'organiser administrativement une partie de la communauté juive française au sens large - il n'a en tout cas aucun monopole en terme de représentation ou de légitimité).

En tout cas, la dynamique est positive, les communautés se développent, comme en atteste la nécessité de former de nouveaux rabbins. Cela signifie qu'il y a un vrai besoin d'une alternative à l'orthodoxie du Consistoire, qui tend d'ailleurs de plus en plus vers l'ultra-orthodoxie. Il ne s'agit évidemment pas de s'y substituer, mais de proposer une approche de la tradition qui, sur certains points, diffère de l'approche orthodoxe.

Avant d'évoquer précisément les conceptions et pratiques du judaïsme libéral, je finirai cet aperçu de la situation actuelle du judaïsme libéral en disant quelques mots sur Israël. Le Mouvement Israélien pour le judaïsme libéral et progressiste (c'est le nom du judaïsme libéral en tant qu'institution en Israël) a été établi en 1958. Le mouvement compte environ 60 synagogues, des centres communautaires, 2 kibboutzim religieux libéraux (Yahel et Lotan), des écoles, un mouvement de jeunesse et une structure appelé Israel Religious Action Center (IRAC), qui défend la justice sociale et l'égalité des droits pour tous les citoyens israéliens, juifs et non-juifs. J'ajoute que le judaïsme libéral se développe également en Asie, en particulier à l'initative d'expatriés américains.

4) Les principes et pratiques du judaïsme libéral aujourd'hui

Comment peut-on résumer ce sujet en quelques mots ?

Les principes et pratiques du judaïsme libéral ont beaucoup évolué, mais on pourrait les caractériser ainsi : dynamisme de la halakha, souci éthique, importance de la responsabilité et de l'autonomie individuelles.

Liturgie

Comme je l'ai indiqué au début de mon exposé, les premières réformes qui ont été entreprises au début du XIXème siècle concernaient le culte, c'est-à-dire notamment la liturgie. Les auteurs de ces réformes souhaitaient moderniser le culte, c'est-à-dire le rendre plus intelligible, plus esthétique aussi, mais également abandonner certaines prières qui ne leur semblaient plus exprimer l'expérience ou les espérances de leurs contemporains. Ce souci d'une liturgie et de prières qui soient en accord avec les pensées et les espoirs de ceux qui les prononçaient a été et reste l'un des socles du judaïsme libéral. Il s'est exprimé dès 1818 avec la création d'un nouveau sidour, "livre de prières", par la communauté nouvellement créée à Hambourg. C'est me semble-t-il une constante du judaïsme : dès qu'on souhaite promouvoir ou faire valoir une nouvelle conception, une nouvelle sensibilité, jusqu'à aujourd'hui, on crée un nouveau sidour. Le sidour, traditionnel ou non, n'a jamais été fixe. Il est le résultat de siècles de compilations et d'adjonctions de textes d'époques différentes. Ce n'est qu'au IXème siècle qu'apparaît un ordre fixe des prières dans un office entièrement structuré.

Quelles sont les principales caractéristiques de la liturgie libérale ?

- Il est essentiel que les personnes qui lisent une prière dans un sidour comprennent ce qu'elles lisent. C'est pourquoi on trouve dans tous les sidourim libéraux une traduction dans la langue du pays. Au début du XIXème siècle, c'était une vraie révolution. Aujourd'hui, on trouve des sidourim avec une traduction des prières dans la langue vernaculaire y compris au sein de l'orthodoxie. Mais l'une des spécifités du judaïsme libéral est que certaines prières sont récitées dans la langue du pays en question, par exemple en français. En soi, ce n'est pas une innovation, puisque le Talmud (Sota 32b) autorise à réciter certaines prières dans la langue vernaculaire. L'individu en prière doit prononcer ses prières dans la langue qu'il comprend. Au cours des premières décennies du mouvement juif libéral, les offices comptaient de moins en moins d'hébreu, puis la tendance s'est inversée. Aujourd'hui, en France, la proportion d'hébreu varie d'une communauté à l'autre, mais elle doit représenter approximativement 60% ou 70% d'un office.

Les prières, donc, doivent être compréhensibles par ceux qui les prononcent. Elles doivent aussi refléter leurs aspirations et leur expérience. Les penseurs et rabbins libéraux ont donc procédé à différentes modifications, concernant l'attente messianique, le statut de la femme, le respect des non-Juifs, avec, de façon générale, le souci d'exprimer une vision moins particulariste et plus universaliste du judaïsme. Ainsi, au cours du XIXème siècle, les prières exprimant l'attente du Messie et l'espoir de retourner en terre d'Israël ont été supprimées ou modifiées : le plus souvent, l'attente d'un messie personnel a été remplacée par l'attente d'une ère messianique, plus universelle, moins particulariste. Les prières exprimant le souhait d'un retour à la terre d'Israël, et plus particulièrement d'un retour à Jérusalem, ont été elles aussi supprimées ou modifiées, car les premiers Juifs libéraux souhaitaient souligner, notamment vis-à-vis de leurs concitoyens non-Juifs, qu'ils étaient des citoyens à part entière de leurs pays respectifs, par exemple des "citoyens français de confessions mosaïque", et qu'ils n'aspiraient pas à retourner sur la terre d'Israël. Par ailleurs, ils ont également modifié les prières exprimant le souhait de rebâtir le Temple à Jérusalem afin d'y réinstaurer le culte des sacrifices qui avait cours jusqu'à sa destruction par les Romains en 70 de l'ère commune.

On a assisté toutefois, au cours des 40 dernières années, une forme de retour à la tradition, et beaucoup de sidourim libéraux sont à nouveau beaucoup plus proches d'un sidour traditionnel. La bénédiction matinale prononcée par les hommes, selon le rite orthodoxe, qui énonce : "Bénis sois-tu Eternel, qui ne m'as pas fait femme" a été remplacée par une autre bénédiction, qui peut varier en fonction des sidourim.

Le judaïsme libéral reste toujours créatif dans sa liturgie. Les sidourim libéraux incluent donc des offices spéciaux pour Yom Hashoah ou Yom Haatsmaout, comme c'est le cas d'ailleurs de sidourim orthodoxes.

J'ajouterai encore plusieurs points points :

- le souci de conserver l'attention des participants aux offices en maintenant leur durée à 2h environ (d'où la suppression ou la réduction de certains passages, ou encore la suppression de certaines répétitions)

- le souci, également, de permettre à un maximum de personnes d'assister aux offices, marqué par la coutume, dans la plupart des communautés, de faire débuter leurs offices à la même heure durant toute l'année, pour faciliter la participation des individus engagés dans la vie profesionnelle

- en ce qui concerne la lecture de la Torah, qui se fait notamment chaque chabat matin, elle s'organise non pas selon un rythme annuel (selon lequel on lit l'intégralité de la Torah, les 5 livres de Moïse) en une année, mais selon un cycle triennial, mentionné dans le Talmud, et qui était propre aux communautés d'Eretz Israël, par opposition aux communautés de Babylonie, qui avaient adopté un rythme de lecture annuel. Pourquoi lire un texte moins long chaque chabat (1/3 de la paracha) ? Là aussi, pour favoriser et conserver la concentration des fidèles pour ce moment qui est en principe la partie la plus importante de l'office

- la prononciation : en France, les sidourim libéraux mêlent généralement tradition achkénaze et tradition séfarade, mais la prononciation de l'hébreu est la pronciation séfarade

- on utilise fréquemment des instruments de musique au cours des offices. Israël Jacobson, dont j'ai parlé tout à l'heure, a été le premier à introduire de l'orgue dans sa synagogue de Seesen. Traditionnellement, utiliser un instrument de musique est interdit de façon général pour marquer le deuil lié à la destruction du Temple en 70 de l'ère commune, mais est en outre interdit spécifiquement le chabat et les jours de fête. L'approche libérale a été de dire que le plus important était de rehausser la beauté et le caratère solennel des offices, et qu'il était donc permis d'utiliser un intrument de musique à cette fin. J'ajoute que, depuis le XIXème siècle, les synagogues libérales ont recours à des choeurs mixtes, ce qui est interdit dans les synagogues orthodoxes, puisque le Talmud considère (Sota 48a) que la voix d'une femme détourne l'homme dans sa prière. Le judaïsme libéral considère que, dans une société mixte, où hommes et femmes se côtoient au quotidien, notamment sur leur lieu de travail, de telles préoccupations sont dépassées.

Malgré ce que je viens d'expliquer, il me semble important de souligner que la structure des offices proposés par le judaïsme libéral reste traditionnelle. Les prières les plus importantes, le Chema Israël et la Amida, sont récitées en hébreu. Le judaïsme libéral s'inscrit toujours dans la continuité du judaïsme rabbinique, qui a émergé après la destruction du Temple et prévalu jusqu'à nos jours.

Hommes/femmes

L'attitude de la tradition juive à l'égard de la femme est complexe. Cela peut se lire dès les premiers versets de la Torah. Un premier récit de la création de la femme raconte : "Dieu créa l'être humain à son image, c'est à l'image de Dieu qu'il le créa. Mâle et femelle furent créés à la fois" (Berechit 1, 27). Ce premier récit semble marquer une égalité puisque homme et femme sont créés l'un et l'autre "à l'image de Dieu". Le second récit présente la création de la femme après celle de l'homme, et se conclut par la punition des deux pour avoir consommé de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Une des punitions de la femme ("La passion t'attirera vers ton époux et lui te dominera" – Berechit 3, 16)) est une justification d'un système patriarcal dans lequel la femme est sous la domination de l'homme. D'un côté, donc, la tradition juive est très pratriarcale, et souligne la supériorité de l'homme sur la femme ; d'un autre côté, on trouve beaucoup de contre-exemples, et le souci, chez les rabbins des premiers siècles, de protéger juridiquement les femmes en créant la ketouba, contrat de mariage qui régule et réglemente les relations entre une femme et son mari.

Pour l'essentiel, l'attitude du judaïsme libéral à l'égard de cette question se caractérise par le souci de l'égalité :

– Pas de séparation physique dans les offices. Dans beaucoup de communautés libérales, hommes et femmes prient côte à côte. Mais, il faut le souligner, ce n'est pas le cas partout. En Allemagne, par exemple, dans certaines synagogues libérales, hommes et femmes s'assoient séparément, mais en tout cas au même niveau et sans séparation physique.

– Les femmes comptent dans le minyan

– Une femme peut devenir rabbin ou hazanit. 1ère femme rabbin ordonnée au sein du judaïsme libéral : Régina Jonas (1935). Important : le judaïsme libéral n'a fait qu'ouvrir la voie. 1ère femme rabbin au sein du mouvement massorti : 1985. En 2009, Sara Hurwitz est devenue la 1ère Maharat, acronyme de Madrikha Hilhatit Rouhanit Toranit, ie guide sprituelle et enseignante de Torah, au sein d'une institution d'un courant orthodoxe américain appelé l'open orthodoxy (mais, il faut le souligner, cette initiative reste encore marginale, même si d'autres femmes ont depuis été ordonnées).

Evolutions de la halakha

J'ai parlé des différentes évolutions apportées et mises en pratique par le judaïsme libéral depuis les débuts du mouvement au début du XIXème siècle.

J'aimerais expliquer comment ces évolutions ont été et continuent d'être décidées.

Le judaïsme libéral pose comme principe que la Torah, ie la Bible et le Talmud, inspirés par Dieu, ont été rédigés par des êtres humains, dans un contexte historique donné, que la volonté divine s'exprime encore aujourd'hui dans l'interprétation que les rabbins donnent de ces textes, et que le judaïsme n'a cessé d'évoluer, sous l'influence de facteurs internes et externes. Comme l'ensemble des courants du judaïsme religieux, le judaïsme libéral admet donc des changements et des évolutions dans la halakha, la loi juive, et, il faut insister sur ce point, ces changements ne sont jamais faits à la légère. Comme je l'ai indiqué, les auteurs des premières réformes, notamment en matière de liturgie, avaient une éducation tout à fait traditionnelle et ont défendu et justifié leurs réformes de manière traditionnelle, dans le langage de la tradition, donc de la halakha.

Ces évolutions n'ont jamais donné lieu à la publication d'un code de pratiques, comme peut l'être par exemple le Choulhan Aroukh (XVIème siècle). Un code, en effet, ne laisse pas de place à la liberté individuelle. Il donne une conclusion. Le judaïsme libéral a souhaité rendre à l'individu sa liberté de choix et son autonomie, et considère donc qu'il revient à chaque communauté de légiférer sur les pratiques communautaires, et à chaque individu en ce qui concerne les pratiques individuelles. Chaque décision doit être prise en connaissance de cause, après étude des textes traditionnels et des textes des penseurs et rabbins libéraux sur un sujet précis. Il faut que le choix se fasse non pas par ignorance, mais en connaissance de cause.

Le judaïsme libéral, s'agissant des textes liés à la pratique, privilégie la forme des responsa. C'est une forme qui s'est développée à l'époque des gueonim, les Sages de Babylonie du 8ème siècle, qui étaient les Sages les plus prestigieux, dont l'autorité était universellement reconnu au sein du monde juif. Les communautés de diaspora envoyaient leurs questions d'ordre légal (cheelot) et recevaient des réponses (techouvot, "responsa" en latin). Le rabbin, le posek ("décisionnaire") citait toutes les sources qu'il connaissait, Bible, Talmud, jusqu'à l'époque où il écrivait, puis rendait sa décision. Cette forme littéraire s'est maintenue jusqu'à nos jours. Les responsa sont d'ailleurs une source d'information très intéressante, en particulier pour les historiens, puisqu'elles décrivent les modes de vie et les pratiques des communautés ; elles permettent aussi de reconstituer le système de pensée du rabbin qui les a rédigées.

Au sein du judaïsme libéral, voici comment les rabbins procèdent dans leurs responsa :

– étude scrupuleuse des texte bibliques et talmudiques

– étude des codes (Michné Torah, Tour, Choulhan Aroukh, etc.)

– étude des décisionnaires modernes et contemporains de toutes tendances

– prise en considération de la conscience morale universelle.

Ce dernier point est peut-être la grande diffférence par rapport aux autres courants du judaïsme religieux. Non pas que les rabbins des autres courants ne prennent pas en compte l'éthique et la conscience morale quand ils rendent leurs décisions. Mais, pour le judaïsme libéral, la prise en considération de l'éthique a plus de poids. Exemple : la possibilité d'ordonner des femmes rabbins a été justifiée d'un point de vue halakhique, ie selon les termes de la halakha. Si cela n'avait pas été possible, autrement dit si la halakha n'avait pas contenu en elle-même les ressources permettant de justifier cette décision, il est tout à fait probable que les rabbins libéraux auraient tout de même pris le parti d'ordonner des femmes rabbins au nom d'une considération éthique : celle de l'égalité entre hommes et femmes. Autrement dit encore, lorsque le système de la halakha ne permet pas de justifier une décision pourtant jugée nécessaire pour des raisons éthiques, on va faire reposer le raisonnement uniquement sur cette raison éthique, externe, en quelque façon, au système de la halakha. Ex. : les mamzerim, ie ces enfants nés de pères et de mères juives, mais au sein d'unions considérées comme illégitimes (ex. : enfant né d'une relation adultérine ou incestueuse entre un homme et une femme juifs) : selon la halakha, les mamzerim ne peuvent se marier qu'entre eux, ou avec un converti. Cette législation très dure avaient sans doute pour fonction de décourager les unions illicites. Néanmoins, elle cause encore beaucoup de souffrances et pose un problème moral, puisqu'elle fait payer aux enfants les fautes de leurs parents. Le judaïsme libéral a décidé d'abolir la mamzerout, le statut de mamzer, au nom précisément d'une raison éthique, quitte à aller à l'encontre de la halakha.

Les évolutions de la halakha instaurées par le judaïsme libéral en tant qu'institution ne sont donc pas prises de manière arbitraire. Le judaïsme libéral n'est pas un mouvement détaché de la halakha, qui aurait congédié les textes traditionnels. Le judaïsme libéral s'inscrit dans la continuité du judaïsme rabbinique. La manière dont nous prions, dont nous célébrons les fêtes, donc nous marquons le cycle de la vie, même si elle est parfois actualisée ou modernisée, n'en est pas moins, dans sa texture, un héritage de la tradition rabbinique.

Selon le judaïsme libéral, les rites, quand ils ne contreviennent pas à un souci éthique, n'ont donc aucune raison d'être abrogés. Autrement dit : on peut tout à fait être très orthopraxe et se revendiquer du judaïsme libéral. On peut d'ailleurs rencontrer, au sein des communautés juives libérales, comme dans toute communauté juive, des niveaux de pratique très variables selon un spectre très large. Au niveau de l'accomplissement des différents rites qui structurent la vie religieuse juive, on peut résumer les choses en disant qu'il y a eu d'une certaine manière un mouvement de flux et de reflux. Dans les premières décennies du judaïsme libéral, les rabbins et différents penseurs, sous l'influence de Hegel, ont théorisé la notion d'"essence du judaïsme". Ils ont identifié et constitué un noyau central d’idées qui, malgré les aléas de l’histoire, est selon eux resté intact au fil du temps : la croyance en un Dieu unique, une exigence éthique, la recherche de la vérité, la poursuite du bien et de la justice. Ils ont établi une distinction entre ce noyau, cette essence, et ce qu'ils ont considéré être les manifestations extérieures du judaïsme : les lois alimentaires, les lois du chabat. Ces manifestations extérieures, ne faisant pas partie du noyau central, pouvaient être adaptées, voire même abandonnées. Selon cette conception, le judaïsme est fondamentalement un monothéisme éthique. C'est-à-dire que la religion est d'abord et avant tout une éthique. La religion, au fond, se joue d'abord entre moi et mon prochain. Cette approche est conceptualisée notamment par le philosophe Hermann Cohen (1842-1918), mais on la retrouve aussi chez le Rabbin Leo Baeck.

Les premiers rabbins et penseurs du judaïsme libéral ont remis en question l'autorité de l'héritage talmudique et privilégié le judaïsme biblique, voire le judaïsme prophétique, qui insiste en particulier sur la justice sociale (une des raisons tenait aussi au fait que la Bible était un texte partagé avec les concitoyens non-juifs, alors que le Talmud était plus singulièrement lié au judaïsme). Cf. Michée/Mikha 6, 8 : "Homme, on t'a dit ce qui est bien, ce que l'Eternel demande de toi : rien que de pratiquer la justice, d'aimer la bonté et de marcher humblement avec ton Dieu". Cette tendance a été particulièrement puissante au sein du mouvement juif libéral américain, qui, plus qu'ailleurs, a rompu avec les pratiques rituelles traditionnelles en insistant sur la notion de tikoun olam, ie amélioration/réparation du monde. Le judaïsme s'exprimait pour les juifs libéraux américains principalement par la justice sociale, ce qui explique l'engagement de nombreux rabbins libéraux et juifs américains dans le mouvement pour les droits sociaux des Noirs aux Etats-Unis (le rabbin Abraham Joshua Heschel, qui a participé à la marche de Selma, en 1965, aux côtés de Martin Luther King, a ainsi expliqué qu'il avait la sensation de "prier avec [ses] pieds").

Il y a eu toutefois un retour à la pratique rituelle dans tout le monde juif libéral depuis environ 60 ans : respect de la cacherout, du chabat (même si cela ne se fait pas forcément selon des critères orthodoxes). De manière générale, on peut dire que le judaïsme libéral refuse la logique du "tout ou rien". L'accent est plutôt mis sur le parcours singulier de chacun dans sa pratique. On reconnaît qu'il est possible de respecter les commandements, les mitsvot, non pas forcément parce que ce sont des mitsvot, mais pour d'autres raisons, par exemple parce qu'en les accomplissant, on s'inscrit dans une tradition, un héritage, qui donne sens et signification à notre existence.

De même, s'agissant de l'observance du chabat : il est préférable, aux yeux du judaïsme libéral, de se rendre à la synagogue par les moyens de transport si cela est nécessaire, plutôt que de ne pas y aller et de vivre un chabat dans la solitude. C'est le sens de l'observance du chabat qui est souligné. A chacun de rendre ce jour "saint", kadoch, ie séparé, selon la manière qui lui semble appropriée. De même encore, toute forme de cacherout, de respect des lois alimentaires, est respectée dans la mesure où elle est le résultat d'un choix réfléchi en connaissance de cause, en connaissance des lois, et non par facilité ou ignorance. Certains vont respecter strictement les règles traditionnelles de cacherout, d'autres vont les respecter chez eux mais pas à l'extérieur, ou alors seulement le chabat et les fêtes. En ce domaine aussi, la responsabilité est laissée à chaque individu.

Statut personnel et cycle de la vie

Le judaïsme libéral reconnaît comme juif tout individu né de mère juive ou converti au judaïsme. Un enfant né de père juif et de mère non-juive n'est pas considéré comme juif, mais les rabbins permettent de le convertir très rapidement après sa naissance, en procédant à une circoncision rituelle et en le faisant passer par un mikvé, le bain rituel.

Les rabbins libéraux ne célèbrent pas, en tout cas en Europe, de mariage mixte, c'est-à-dire de mariage entre une personne juive et une personne non-juive. Le mariage juif, en effet, n'est pas une bénédiction, mais un contrat liant deux Juifs qui s'engagent fonder à un foyer juif. Par contre, le judaïsme libéral permet aux conjoints non-juifs de se convertir en vue du mariage. Ce motif est considéré comme un motif valable de conversion au judaïsme. Cela est aussi l'opinion de grands décisionnaires orthodoxes, comme le R. Israël Ouziel, le R. Ovadia Yossef ou le R. Israël Isser Yehouda Unterman, mais beaucoup de rabbins orthodoxes y sont opposés.

L'essentiel, pour le judaïsme libéral, reste de conserver, dans les conditions sociologiques actuelles, marquées par un fort taux de mariages mixtes, ie d'unions civiles entres personnes juives et non-juives, de garder les individus concernés et leurs enfants dans le giron du judaïsme et, ainsi, de lutter contre l'assimilation, qui est un des dangers les plus importants que court la diaspora juive aujourd'hui. Le Rabbin Yann Boissière, rabbin du MJLF, lors d'une rencontre des communautés juives libérales à Paris en avril dernier, exprimait les choses ainsi : le judaïsme libéral est un judaïsme d'avant-garde (place des femmes, évolution de la liturgie, etc.), mais c'est aussi un judaïsme d'arrière-garde, au sens où, dans la Torah, la tribu de Gad constitue l'arrière-garde lorsque les Hébreux avancent dans le désert : la tribu de Gad est en charge de s'assurer que personne n'est oublié en arrière, de raccrocher ceux qu'on aurait oublié à la longue marche des Hébreux vers Eretz Israël. C'est aussi, soulignait le R. Boissière, le rôle du judaïsme libéral.

Pluralisme

J'ai expliqué que les rabbins libéraux, dans leurs décisions, se référaient toujours aux travaux des grands décisionnaires rabbiniques modernes et contemporains. Cela signifie : les grands décisionnaires orthodoxes (R. Moshe Feinstein, R. Ovadia Yossef, R. Eliezer Waldenberg). Le judaïsme libéral est effectivement pluraliste : il considère qu'aucun courant, aucun mouvement, aucune dénomination n'a le monopole de la légitimité juive. Il n'y a pas qu'une forme de judaïsme possible. Il y a « mille et une façons d'être juif », pour reprendre le titre d 'un livret récent du R. Delphine Horvilleur. Le judaïsme libéral, donc, n'est qu'une des tendances du judaïsme parmi d'autres. On considère que l'idéal vers lequel nous devons tendre n'est pas une unité artificielle, mais un dialogue ouvert et respectueux entre les diverses tendances du judaïsme. Par ailleurs, il est central de travail ensemble sur des sujets qui transcendent nos différences, en particulier concernant la lutte contre l'antisémitisme, la mémoire de Shoah et le soutien à l'Etat d'Israël.

Sionisme

J'ai parlé de la situation du judaïsme libéral en Israël.

Jusqu'aux années 30, le judaïsme libéral était, dans son immense majorité, sinon hostile, en tout cas indifférent au sionisme. Cela était le cas, mais pas forcément pour les mêmes raisons, de la grande majorité des autorités orthodoxes également. Pourquoi cette opposition ? Les Juifs libéraux insistaient sur le fait qu'ils étaient avant tout les citoyens de leur pays, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, et qu'ils ne cherchaient et n'aspiraient pas à revenir à la terre d'Israël. Tout au plus s'agissait-il d'une possibilité pour leurs pauvres coreligionnaires d'Europe de l'Est. Le sionisme et le judaïsme libéral étaient en fait 2 réponses juives à la modernité : pour l'un, le renouveau du judaïsme, rendu nécessaire par les conditions politiques, sociales, culturelles, de la modernité, passait par le retour à la terre d'Israël, le retour à l'hébreu, la création d'un Etat ; pour l'autre, le renouveau du judaïsme passait par la modernisation du judaïsme en tant que tradition religieuse, c'est-à-dire son adaptation. Mais l'attitude du judaïsme libéral a évolué à partir des années 1930 : les différentes institutions du judaïsme libéral ont commencé à soutenir le projet sioniste, et ce soutien et cette promotion du projet sioniste n'ont fait que croître. Le 1er chancelier de l'Université hébraïque de Jérusalem, à sa création en 1925, était Judah Leon Magnes, rabbin libéral d'origine américaine. Aujourd'hui, les communautés libérales organisent beaucoup d'activités autour d'Israël : cours d'hébreu moderne, voyages communautaires, etc.

C'est la Haskala, le mouvement des Lumières juif, dont est issu le judaïsme libéral, qui a permis au sionisme politique d'émerger. C'est la Haskala qui a donné aux premiers sionistes les outils intellectuels, conceptuels, culturels, politiques, de forger leur projet. Conclusion

Voilà donc la manière dont il est possible de « raconter » les 200 ans d'histoire du judaïsme libéral. Vous l'aurez compris, c'est une histoire complexe, qui nécessiterait beaucoup plus de temps pour être racontée. Je vous en ai donné un aperçu, de manière très simplifiée. Les choses sont évidemment beaucoup plus compliquées et nuancées.

Ce qu'il faut retenir, pour conclure, c'est peut-être cette tension, non résolue, que j'espère vous avoir fait percevoir, entre souci éthique, honnêteté intellectuelle, et fidélité à notre héritage, entre Torah et modernité. Le judaïsme libéral est une manière de prendre acte de cette tension, d'intégrer cette tension et de la rendre fructueuse sous la forme d'une délicate dialectique entre Torah et modernité.

Références bibliographiques

Pauline Bebe, Qu'est-ce que le judaïsme libéral ?

Joan S. Friedmann, « Guidance, not governance ». Rabbi Solomon B. Freehof and Reform Responsa

Maurice-Ruben Hayoun, Le judaïsme libéral

Michael Meyer, Response to modernity. A History of the Reform Movement in Judaism

Mark Washofsky, Jewish living. A guide ton contemporary reform practice

Moshe Zemer, Evolving Halakha

23 avril 2017

Yom Hashoah

Mesdames, Messieurs,

lorsque le rabbin Daniel Fahri a organisé en 1991 la première lecture publique des noms des Juifs de France victimes de la Shoah et héros de la résistance juive, avec l'appui de Serge Klarsfeld, l'objectif était double. En premier lieu, il s'agissait bien sûr de donner à entendre les noms des 76 000 victimes juives de France. Mais il s'agissait aussi d'un acte public, qui devait amener l'ensemble des Français, juifs et non-juifs, à réfléchir ensemble aux mécanismes qui ont permis d'envoyer à la mort des Juifs parce qu'ils étaient juifs.

Donner à entendre les noms de ces 76 000 hommes, femmes et enfants, c'est leur rendre leur nom, un par un, les sauver du gouffre de l'anonymat dans lequel ils ont été plongés. Les grands travaux historiques de recherche sur la Shoah ont globalement été faits, que l'on pense aux livres fondamentaux écrits par Raul Hilberg, Saul Friedländer, et, en France, par Annette Wieviorka. Mais, et Serge Klarsfeld s'en est fait l'écho dans plusieurs interviews récentes, il reste une multitude de travaux historiques régionaux et locaux à mener. C'est ce qu'on appelle de la micro-histoire. On peut citer, à titre d'exemple, Les Disparus, de Daniel Mendelsohn, et Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus, d'Ivan Jablonka, livres dans lesquels ces deux auteurs, selon des modalités certes différentes, en privilégiant la collecte de détails singuliers auprès de ceux qui ont connu les disparus, tentent de restituer aux morts les témoignages les plus sensibles de l'humanité qui leur a été arrachée. C'est une humanité disparue à laquelle l'écriture redonne chair. Dans cette perspective, les livres mémoriaux des Juifs d'Alsace, écrits respectivement par M. le Grand Rabbin René Gutman pour les Juifs du Bas-Rhin, par M. le Grand Rabbin Jacky Dreyfus et Daniel Fuks pour les Juifs du Haut-Rhin, sont indispensables et fondamentaux.

Mais, comme je l'indiquais précédemment, la lecture publique des noms devait et doit être également l'occasion, pour l'ensemble de la communauté nationale, d'une réflexion sur les dynamiques qui ont conduit une partie de la population française à envoyer à la mort, voire, dans certains cas, à assassiner directement, certains de leurs concitoyens, ou des étrangers réfugiés en France, pour la raison qu'ils étaient juifs. Depuis la première lecture publique des noms des Juifs de France victimes de la Shoah et héros de la résistance juive, on le sait, la France a, par la voix du président de la République Jacques Chirac, en 1995, reconnu sa responsabilité : à l'occasion de la commémoration de la Rafle du Vel' d'Hiv', le président Chirac a en effet reconnu que, ce 16 juillet 1942, la France, « terre d'accueil et d'asile », « accomplissait l'irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux ». Ce discours fort, qui mériterait d'être relu en intégralité, représente évidemment un jalon important. Mais, force est de le constater, malgré cela, malgré les commémorations, malgré le travail auprès de la jeunesse, l'antisémitisme continue de faire des victimes en France, et en Europe plus largement. On continue de tuer des Juifs parce qu'ils sont juifs, à Paris, à Toulouse, à Copenhague. On continue des les agresser parce qu'ils sont juifs, à Paris, à Strasbourg. Et, quand on ne peut s'en prendre aux vivants, on s'attaque aux morts, à Sarre-Union ou, tout récemment, à Waldwisse. Cela nous concerne tous.

Elie Wiesel écrit dans Paroles d'étranger : « l'antisémitisme est un baromètre qui dépasse la question juive. On mesure l'humanité d'une communauté nationale ou ethnique selon son attitude envers l'étranger juif, donc envers le Juif ». A l'aune de ce baromètre, force est de constater que notre pays connaît une situation de crise. Les Juifs ont été haïs au cours de l'Histoire parce qu'ils étaient différents : non-chrétiens dans l'Europe chrétienne, non-musulmans dans le Proche et le Moyen Orient musulmans. Mais nous sommes tous, qui que nous soyons, différents et uniques. C'est ce qui fait de nous des êtres humains. Une société qui n'a pas de place pour la différence n'a pas de place pour l'humanité. Comme le faisait remarquer le rabbin Jonathan Sacks, ancien grand rabbin du Royaume-Uni et du Commonwealth, « la haine qui commence avec les Juifs ne s'arrête jamais avec les Juifs ». Et, de fait, on a pu constater que la haine terroriste visait désormais en France juifs et non-juifs. L'antisémitisme, poursuivait le grand rabbin Sacks, permet aux antisémites de transformer la question « Pourquoi cela m'arrive-t-il, pourquoi suis-je dans telle ou telle situation difficile ? » en une nouvelle question : « Qui m'a fait cela ? ». Dans cette perspective, pour l'antisémite, la situation qui est la sienne est toujours la faute d'un autre, pas la sienne. C'est une réponse commode, qui permet de trouver un coupable, et qui a les conséquences terribles que nous connaissons.

Ce Yom Hashoah, qui est un jour de mémoire, doit donc aussi être un jour de sursaut collectif, face à l'intégrisme religieux, face aussi à la montée des extrêmes politiques, face à ceux qui considèrent que la Shoah est un détail de l'histoire, comme face à ceux qui refusent aux Juifs le droit d'avoir leur propre Etat national, et dont l'antisionisme n'est qu'un nouvel avatar de la très antique haine des Juifs. C'est à nous tous, Juifs et non-juifs, Français et Européens, de maintenir vivante la mémoire de la Shoah, de lutter contre la haine antisémite et raciste, contre les discours complotistes répandus insidieusement auprès des plus fragiles, et, ainsi, de préserver activement les forces de l'espoir.

Je vous remercie.

Elie DAVID, président de l'UJLS

Chers amis,

La triste actualité d’Alep et de Berlin nous rappelle que la barbarie reste présente et se nourrit encore de trop nombreuses vies humaines.

Cette année nous fêtons l’allumage de la 1ère bougie de Hanouccah le même soir que la veille de Noël. Ce sont toutes deux des fêtes de la lumière qui symbolise l’espérance de l’homme en des temps meilleurs.

Pour nous ces lumières de Hanouccah, après la victoire des Maccabées contre l’empire séleucide, c’est aussi l’image du savoir éclairant le monde contre l’assimilation d’une pensée unique, grecque à l’époque.

Notre spécificité, c’est notre libre arbitre à remettre en cause les dogmes pour enrichir notre humanité et l’humanité. C’est évidemment le sens de l’Union juive libérale de Strasbourg.

Nous avons la chance de vivre dans un pays libre et démocratique et dans une période de tolérance pour la communauté juive, cela n’a souvent pas été le cas. Mais nous sentons bien qu’aujourd’hui les tensions s’avivent et que des extrêmes se retrouvent dans un intérêt partagé de cliver notre société. Il est important en ces moments de fêtes de ne pas se laisser aller à nos passions et garder notre capacité de réflexion à s’opposer à ces extrêmes, car aucune n’est bonne pour notre République.

Que ces moments de fêtes, entourés de nos familles et au sein de notre communauté, nous donne la force de mener le combat intellectuel nécessaire contre la xénophobie d’extrême droite, le racisme des islamistes et l’antisionisme antisémite d’extrême gauche.

Pour que nous vainquions comme les Maccabées et que nous puissions profiter pleinement des fêtes pendant longtemps en paix.

Hag Hanouccah Saméah à tous.

Chers amis,

Je vous propose de lire ce magnifique texte de Freddy Raphaël, sur l'importance des commémorations.

Freddy Raphaël professeur émérite de sociologie à l’Université Marc Bloch de Strasbourg

Extrait du discours prononcé le 8 mai 2016 à l'occasion de Yom Hashoah

Commémoration organisée par

le CRIF Alsace, le Consistoire Israélite du Bas-Rhin et l'Union Juive Libérale de Strasbourg

Pourquoi la commémoration fait sens – Le nécessaire sursaut

Il importe près de 75 ans après la Shoah de nous intéresser à la pertinence d'une commémoration.

Il convient d'échapper aux mots ressassés, aux poncifs repris jusqu'à la nausée, aux rites vieillis. La «Résistance », ce beau vocable a été « tant de fois galvaudé, usé par une invocation incessante à l'appui de toutes les causes ». Il a servi de caution à « tant de jugements manichéens et expéditifs ». La « Déportation », fait l'objet de tant de récits, « que beaucoup, dans l'accoutumance somnolente d'un genre humain gavé d'horreurs, s'en trouvent indisposés et las ». Ce passé ne fait plus recette dans les discours politiques. Grande alors est la tentation de se réfugier dans le silence.

Et pourtant, il importe plus que jamais de nous ressaisir, et de refuser que l'oubli et l'indifférence ne masquent l'abjection de ces images qui hantent les anciens déportés : « la férocité de la Gestapo et de la Milice, l'atrocité des transports dans les wagons à bestiaux, les tortures de la soif et de l'étouffement, le déballage des morts tirés par les pieds, la réception des vivants à coups de matraques par les S.S. dans un atroce mélange de bestialité et de discipline ».

Et pourtant, plus que jamais, il faut inlassablement rappeler que dans le dénuement extrême, dans la déchéance avilissante, se dressèrent des hommes : « impossible de tricher lorsque l'oedème des jambes apparaît, lorsque nu, affublé du costume rayé on ne respire plus librement ». La prison, les camps furent les révélateurs involontaires de nos convictions d'hommes », écrit Albert Bronner. « L'ouvrier reste l'ouvrier, le politicien un politicien. Et pourtant, dans la détresse et la famine, une réconciliation autrement impossible s'opérait en de rares moments privilégiés où s'abolissent clivages, verrous, mépris et indifférence ».

Des nombreux témoignages et réflexions poignants dans leur sobriété, je retiens que la commémoration n'a de sens que si elle est lucide et exigeante. Elle ne doit pas masquer l'attentisme et les lâchetés, la collaboration active avec l'occupant et la trahison. La commémoration renvoie chacun d'entre nous à notre responsabilité présente, quelle que soit notre place dans la société. Elle marque notre refus de la banalisation du mal, de la construction d'une histoire purement victimaire, qui élude l'importance des choix aux heures les plus sombres.

S'impose à nous l'exigence d'être, comme Marc Bloch, des serviteurs de la vérité, de prendre en charge les témoignages et le travail de la mémoire. Face aux défis changeants de notre société à travers le temps, ils reconstruisent inévitablement une part du passé. Alors s'impose à nous, tout aussi impérativement, un devoir d'histoire. Nous devons nous attacher, en nous soumettant aux règles de nos disciplines scientifiques, à scruter des faits complexes, parfois contradictoires, pour tenter de construire des modèles interprétatifs nous permettant de comprendre les enjeux du présent.

Commémorer, c'est pratiquer collectivement une « mémoire-message ». C'est une démarche pour rendre contemporain, dans un lieu et une date à forte charge symbolique, un événement du passé, auquel nous sommes reliés par un horizon d'attente. La commémoration vise à susciter un sursaut.

Pour Maurice Halbwachs, qui a enseigné à l'Université de Strasbourg, qui entra en résistance et mourut en déportation, il importe, face à la falsification de l'histoire élaborée par les nazis et leurs complices vichyssois, de réaffirmer les fondements éthiques de la République. Contre la perversion des valeurs de la démocratie, dont nous sommes les témoins, il y a lieu d'actualiser le passé et de lui conférer une charge de sens.

J'entends transmettre, en ces jours d'épreuves renouvelés, le message du Professeur Jean Lassus, rescapé du train de la mort, revenu de Dachau et de Dora : » il faut que les bourreaux soient punis. Mais il faut surtout qu'il n'y ait plus de bourreaux. Nous avons vu souvent monter dans les regards des S.S. la cruauté et la rage ; spectacle affreux. Chassons de nous, chassons de l'âme de nos enfants toute rage et toute cruauté. Que l'enfer ait échoué. Qu'il reste malgré tout des hommes sur la terre ! Nous avions, pour la victoire, sacrifié nos joies et nos vies ; sachons sacrifier nos vengeances et nos haines ! ».

Commémorer, c'est croire au matin, c'est croire en ce matin là.

Chers amis,

Nous avons vécu ce Shabbath des scènes que nous aurions espéré ne plus voir depuis les attentats sanglants de Charlie et de l'Hyper cacher.

Paris, et au travers elle, la France, a de nouveau subi des attaques meurtrières.

Nos pensées vont d'abord aux victimes survivantes et aux famille des disparus que nous assurons de notre solidarité dans cette douloureuse épreuve,

Ces actes de barbarie nous touchent tous, en tant que juif bien sûr, en tant que citoyen français, mais surtout en tant qu’être humain.

Nous devons rester unis et rassemblés au sein de la communauté nationale pour faire face à cette terreur que certains fanatiques veulent nous imposer.

Nous avons la semaine dernière montré notre refus de nous soumettre à l'obscurantisme à travers les concerts des “Sacrées Journées“ au cours desquelles notre ami Hector Sabo et les Polyphonies Hébraïque ont pu se produire à la grande mosquée de Strasbourg, dans un moment de partage et de fraternité.

Nous espérons que personne ne fera d'amalgame et n'osera exploiter ces tragiques événements pour d'obscures raisons politiques.

Nous prierons le Shabbath prochain pour les victimes et pour la République française afin d'exprimer notre soutien à ses valeurs, qui nous lient tous au sein de notre communauté nationale, et qui sont aujourd’hui la cible des terroristes.

Amicalement

Pierre HAAS
Président de l'U.J.L.S.

le mot du président

Chers amis,

Permettez-moi en tant que Président de l’Union Juive Libérale de Strasbourg et membre du Bureau du Crif Alsace de vous remercier de votre présence à cette commémoration au nom des co-organisateurs auxquels est associé le Consistoire Israélite du Bas-Rhin.

Monsieur le Maire a introduit la journée en marquant les 70 ans de la libération des camps par une cérémonie à l’Allée des Justes et nous poursuivons par cette lecture publique des noms des victimes alsaciennes de la Shoah.

70 ans déjà, se sont passés, cela représente 2 générations humaines après celle qui a subi l’indicible.

C’est à la fois si loin et si proche pourtant.

Loin car notre société a fortement évolué durant cette période, tant techniquement qu’humainement.

Au niveau technologique, le développement d’internet permet une information immédiate et visuelle. Le rôle des réseaux sociaux dans les printemps arabes et la chute des tyrans a été essentiel et ce n’est pas sans raison que les dictatures restreignent sa diffusion.

Mais cette technologie a aussi permis de falsifier les évènements, de nier la Shoah et véhiculer des discours antisémites, de haine et racistes. Sans contradiction immédiate possible, elle permet la manipulation des esprits et l’embrigadement qui peut aboutir à une barbarie sans nom.

Au niveau humain, la population mondiale a quadruplé alors que la population juive n’a fait que reprendre son niveau d’avant-guerre mais avec une répartition très différente. Alors que 60% des juifs vivaient en Europe avant-guerre, ils n’y sont plus que 10% !

La shoah a détruit le judaïsme européen et les derniers témoins directs disparaissent.

Si en France, la communauté a su se reprendre notamment par l’arrivée des juifs séfarades, chassés des pays arabes, il n’en reste pas moins que nous sommes devenus des gardiens des cimetières de la culture ashkénaze.

Et pourtant, cette destruction ne suffit pas à certains…

C’est pourquoi, la shoah n’est pas si loin que cela à nos yeux !

En effet, lorsque nous avions décliné cette manifestation au niveau alsacien, nous visions, dès le départ deux objectifs :

- honorer la mémoire des victimes en rappelant leur nom qui leur confère le statut humain dénié par les nazis qui les tatouaient d’un numéro et les appelaient stück, mais aussi

- rappeler les leçons à tirer de cette histoire tragique quand les discours de haine et d’intolérance fondent un programme politique.

Nous étions persuadé que ce deuxième but deviendrait petit-à-petit obsolète car tellement évident par l’ampleur des atrocités développées dans la mise en œuvre de la shoah face à notre société humainement si développée.

Nous nous bercions d’illusions !

Nous étions conscient de la fracture sociale qui s’élargissait mais nous étions loin d’imaginer qu’elle allait reprendre comme bouc émissaire les mêmes que ceux qui en avait déjà payé le prix il y a seulement 70 ans, c’est-à-dire les juifs et les roms auxquels nous rendons hommages par la même occasion en ce jour !

Aujourd’hui, les laissés pour compte de notre société, souvent confrontés à des problèmes identitaires, ont développé un rejet des valeurs d’une société dans lequel ils ne se retrouvent plus. Cela a permis l’essor d’idéologies antisémites, anti institutionnel sous couvert d’antisystème qui est le terreau d’un embrigadement dont le résultat est à ce jour 1 450 combattants français au sein de l’Etat Islamique et les attentats que nous avons connus contre les autorités, contre la liberté d’expression et contre les juifs.

Cette violence et surtout la compétition économique pour des emplois devenus rares avec l’explosion du chômage, a de l’autre côté généré une réaction de repli qui permet à l’extrême droite par un discours de peur de banaliser son racisme traditionnel.

Ces deux idéologies partagent ainsi une démagogie populiste et xénophobe, l’intolérance et l’antisémitisme contraires aux valeurs de notre République.

Alors quel choix reste-t-il aux juifs de France coincés entre ces deux extrémismes ? Car c’est un non-sens de croire que choisir un de ses deux camps permettra de modifier son approche.

Certains disent qu’il faut partir, et donner ainsi raison à ceux qui ne nous veulent pas au sein de la communauté nationale ?

Par deux fois dans son histoire républicaine, une partie minoritaire de la population française a essayé de séparer les juifs de la République française auxquels ils sont attachés depuis qu’elle leur a donné le droit d’être citoyen.

Avec l’affaire Dreyfuss, l’antisémitisme maurassien a essayé de nous considérer comme des étrangers. Le combat fut long mais l’appui des élites éclairées ont permis à la France de garder son unité.

Puis ce fût l’Etat de Vichy qui livra des juifs français à l’ennemi, pour des raisons raciales, et dont nous lirons les noms des victimes pour l’Alsace tout à l’heure. Là encore le combat de la Résistance fut âpre, mais vainqueur de l’hydre nazi et de ses collaborateurs, la France put se réunifier autour des valeurs de la République restaurées.

Aujourd’hui, c’est l’amalgame qui fait des juifs français, des croisés, des sionistes ou des occidentaux sans même avoir réellement besoin de justifier la haine qu’on leur porte et qui aboutit à ces militaires et policiers en arme pour protéger nos lieux de vie.

Nous n’oublions pas que notre liberté, notre tolérance et notre fraternité constituent un bien précieux et rare dans notre monde et qu’il nous faut les défendre.

Nous saurons résister à cette troisième tentative car c’est notre devoir comme l’exprime si bien ce chant pour l’armée du Rhin qui, selon la légende, fût entonné pour la 1ère fois dans cette place de Strasbourg :

«Nous entrerons dans la carrière

- Quand nos aînés n'y seront plus

- Nous y trouverons leur poussière

- Et la trace de leurs vertus»

Et dans un autre paragraphe, il est précisé :

«Quoi ces cohortes étrangères!

- Feraient la loi dans nos foyers!

- Quoi! ces phalanges mercenaires

- Terrasseraient nos fils…»

Alors évidement, car vous aurez reconnu notre hymne national :

«Aux armes citoyens

- Formez vos bataillons

- Marchons, marchons…».

Pour défendre notre République et ses valeurs.

Ce combat est légitime et méritoire, la présence aujourd’hui de jeunes de l’établissement public d’insertion de la défense, Epide, en est emblématique.

Soyez fier de votre volonté de construire votre vie et de votre engagement de le faire pour la République française. Nous sommes honorés de votre présence car vous en êtes l’avenir et l’espoir pour nous.

Merci à vous.

Pierre HAAS
Président de l'U.J.L.S.

le mot du président

Chers amis,

Ce week end résonne tristement en nous.

Après une nouvelle attaque d’un lieu juif à Copenhague qui a fait une victime sous les balles d’un jeune radicalisé de 22 ans, ce sont nos morts de Sarre-Union qui subissent la profanation de 5 jeunes mineurs de 15 à 17 ans.

Soixante-dix ans après la libération des camps, l’antisémitisme s’exprime à nouveau en Europe sous les formes les plus abjectes. Une partie de la jeunesse d’Europe semble ne plus avoir de repères corrects.

Nous devons rester unis pour rappeler et exprimer avec force aux jeunes les valeurs humanistes qui fondent notre société dont le respect de la vie et celui des sépultures.

C’est pourquoi quelques membres de notre communauté se sont joints au rassemblement au cimetière de Sarre-Union en présence du Président de la République, des Présidents du Sénat, de l’Assemblée Nationale, du Ministre de l’intérieur, de son excellence l’ambassadeur d’Israël et des autorités locales et communautaires.

Nous fêterons bientôt Pourim qui nous apportera l’espoir de vaincre ainsi continuellement ce Phénix immonde de l’antisémitisme.

Pierre HAAS
Président de l'U.J.L.S.

Allocution lors de la cérémonie de Yom Hashoah 2015, Place Broglie à Strasbourg, en présence des jeunes de l’EPIDE.